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Oum Kalthoum à Haïfa : entre mémoire et identité

En 2020, la commission des noms de rues de Haïfa a approuvé une proposition du parti Hadash ( mouvement de gauche fondé en 1977) visant à donner le nom de la légendaire chanteuse égyptienne Umm Kulthum à une rue de la ville. Cette décision soulignait son statut d’icône majeure de la musique arabe et égyptienne, faisant d’elle une personnalité jugée digne d’être honorée dans une ville mixte comme Haïfa, souvent présentée comme un modèle de coexistence entre Juifs et Arabes.

Mais cette initiative a rapidement déclenché un vif débat dans la société israélienne, révélant des questions plus larges liées à la mémoire collective, à l’identité et à la coexistence - des enjeux qui dépassent largement le simple choix d’un nom de rue.


Les noms de rues comme récit urbain

Les noms de rues ne servent pas uniquement à s’orienter : ils racontent aussi l’histoire d’une ville. En Israël, beaucoup de rues reflètent le récit sioniste façonné durant les premières décennies de l’État, tandis que l’héritage des cultures arabes et moyen-orientales reste souvent absent ou marginalisé.

Lorsqu’il est évoqué, cet héritage concerne généralement les Juifs originaires des pays arabes et les persécutions qu’ils ont subies, laissant dans l’ombre une histoire culturelle partagée - celle des musulmans, des chrétiens et des juifs ayant vécu ensemble pendant des siècles au Moyen-Orient.


Oum Kalthoun, vers 1968. Domaine publique.
Oum Kalthoun, vers 1968. Domaine publique.

La proposition de Haïfa n’était d’ailleurs pas un cas isolé. Jerusalem avait déjà nommé une rue en l’honneur d’Oum Kalthoum en 2012, tandis que Ramla avait envisagé une initiative similaire en 2020.

Cependant, alors que la décision de Jérusalem est passée relativement inaperçue, celles de Ramla et de Haïfa ont suscité de fortes controverses. Pour certains, Oum Kalthoum représente une reconnaissance légitime de la culture arabe et palestinienne en Israël. Pour d’autres, elle demeure une figure politiquement sensible en raison de ses prises de position contre Israël.


À Haïfa, la polémique a finalement eu raison du projet. Après de longs débats, l’idée d’attribuer une rue à la chanteuse a été abandonnée, privant la ville d’un geste symbolique autour d’une mémoire culturelle partagée.


Au-delà de la politique : un héritage culturel commun

Malgré les controverses politiques, Oum Kalthoum occupe depuis longtemps une place particulière dans la culture israélienne, notamment parmi les Juifs originaires du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord.


Ses déclarations politiques ont certes provoqué colère et rejet chez certains, mais ses chansons d’amour, de nostalgie et de mélancolie ont traversé les frontières identitaires. Beaucoup de Juifs et d’Israéliens ayant grandi en écoutant sa voix en arabe avaient le sentiment qu’elle chantait aussi pour eux.


Avec le temps, sa musique s’est intégrée au paysage culturel israélien. Des artistes comme Berry Sakharof, Margalit Tzan'ani, Dikla, Nasreen Qadri ou encore Zehava Ben ont repris ou réinterprété ses chansons.


Sa mémoire a également été célébrée à travers plusieurs œuvres culturelles, parmi lesquelles :

  • Oum Kulthum, une pièce jouée au théâtre de Jaffa et inspirée du roman Oum de Salim Nassib ;

  • un épisode de l’émission radiophonique Hero of Culture sur la station Kan Tarbut consacré à sa vie et à son œuvre ;

  • Pekroni, une création chorégraphique d’Orly Portal inspirée par l’une de ses chansons.


L’histoire d’Oum Kalthoum

Née en 1904 dans un petit village du delta du Nil, Oum Kalthoum - plus tard surnommée "l’Étoile de l’Orient" - défie très tôt les conventions sociales. Enfant, elle se déguise même en garçon pour pouvoir chanter dans la troupe de son père.


Sa voix puissante et chargée d’émotion conquiert rapidement le monde arabe. À travers des chansons évoquant l’amour, la douleur ou le désir, elle devient à la fois une immense icône culturelle et un véritable trait d’union entre les peuples.


Surnommée "la Voix de l’Égypte" ou encore "la quatrième pyramide d’Égypte", elle reste aujourd’hui une figure nationale incontournable. En 2023, le magazine Rolling Stone l’a classée 61e parmi les 200 plus grands chanteurs de tous les temps.

À sa mort, en 1975, ses funérailles ont rassemblé davantage de personnes que celles du président égyptien Gamal Abdel Nasser.


Les chapitres oubliés de Haïfa

L’histoire de Haïfa est elle-même étroitement liée à celle d’Oum Kalthoum. La chanteuse s’y est produite à trois reprises dans les années 1930 devant des publics composés à la fois de Juifs et d’Arabes.


À cette époque, Haïfa était moins marquée par les élites religieuses qui influençaient des villes comme Jaffa, Acre ou Jérusalem. La ville s’était développée comme un important centre culturel arabe, parfois même avec une dimension laïque affirmée. Cet héritage continue encore aujourd’hui de façonner la manière dont de nombreux habitants arabes perçoivent la ville.


Pourtant, une grande partie de cette mémoire a disparu de l’espace urbain actuel. Avant 1948, les noms des rues reflétaient les héritages arabes, palestiniens, ottomans et britanniques. Après la création de l’État d’Israël, beaucoup furent remplacés par des noms liés au récit sioniste, mettant en avant le renouveau national, le retour et la libération.


Des pans entiers du passé de la ville ont ainsi été effacés, tandis que de nouvelles réglementations ont ensuite limité la possibilité de rebaptiser les rues existantes. Aujourd’hui encore, chaque nouvelle rue devient un terrain de débat autour de l’histoire que Haïfa souhaite raconter sur elle-même.


Bien plus qu’un nom de rue

Dans ce contexte, donner le nom d’Oum Kalthoum à une rue dépasse largement l’hommage rendu à une chanteuse. La question touche à un enjeu plus profond : quelle histoire les rues des villes mixtes israéliennes doivent-elles refléter ?


Au cours du siècle dernier, les noms des rues de Haïfa ont été modifiés à plusieurs reprises, chaque changement révélant les tensions autour du passé à préserver, ou à oublier.

Haïfa n’abrite pas seulement des Juifs et des Arabes palestiniens, mais aussi des Druzes, des Ahmadis, des Bahá’ís et d’autres communautés encore. La vitalité de cette ville partagée dépend justement de sa capacité à laisser une place à toutes ces voix.


Vu sous cet angle, le "test Oum Kalthoum" dépasse le simple symbole. Il représente une occasion, pour Haïfa comme pour les autres villes mixtes d’Israël, d’aller au-delà des clivages politiques afin d’embrasser une histoire culturelle plus riche et plus inclusive.


Article écrit par Einat Levi

Cofondatrice de ViaCity – Centre pour la diplomatie urbaine et les relations internationales, et conseillère stratégique pour le développement de partenariats entre Israël, le Maroc et la région MENA.

Basé sur un article initialement publié dans Haaretz (en hébreu, 2020) par Einat Levi.

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