Les deux visages du sionisme religieux
- Shai Reef

- il y a 2 jours
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Introduction
Le paysage politique israélien actuel repose sur un paradoxe saisissant : une coalition hétéroclite unit des partis historiquement ambivalents à l'égard de l'État et les factions les plus nationalistes du pays. Face à ces courants modérés ou non sionistes, la droite religieuse insuffle à l'alliance une ferveur quasi mystique.
Alors que la question explosive de la conscription des ultra-orthodoxes revient au cœur des débats, ces tensions latentes s'apprêtent à éclater lors des prochaines élections. Quels héritages idéologiques ont conduit à ce point de rupture ? Existe-t-il deux visions irréconciliables du sionisme religieux ? Et comment façonnent-elles l'avenir d'Israël ?
Contexte historique : le choc entre religion et nationalisme
Au XIXe siècle, l'éveil des nationalismes européens réveille chez le peuple juif une aspiration à l'autodétermination longtemps latente, désormais réexprimée à travers les codes politiques de l'époque. Cette transition ne se fait pas sans heurts : pour de nombreux Juifs, cette synthèse entre modernité politique et identité traditionnelle s'apparente à l'assimilation d'idées étrangères.
Ainsi, lorsque Theodor Herzl, père fondateur du sionisme politique, tente d'organiser le premier Congrès sioniste en Allemagne, les communautés juives locales s'y opposent avec véhémence, jugeant le mouvement dangereux pour leur intégration. Face à cette levée de boucliers, le pragmatique leader doit déplacer l'événement à Bâle, en Suisse. Ce rejet initial repose sur une crainte profonde : celle de légitimer l'argument antisémite selon lequel les Juifs appartiendraient à une autre terre, une rhétorique que le judaïsme européen s'efforçait précisément de déconstruire depuis des siècles.
Les oppositions religieuses au projet sioniste
La résistance la plus farouche est venue du monde religieux. En Allemagne, les courants orthodoxes et réformés se sont unis pour rejeter le sionisme afin de préserver leur statut de citoyens européens à part entière. Le mouvement réformé américain a gravé cette position dans la Plateforme de Pittsburgh en 1885, affirmant que les Juifs constituaient une communauté purement spirituelle et non une nation, excluant tout retour en Palestine ou la création d'un État juif.

Parallèlement, le monde orthodoxe a redéfini le judaïsme comme une simple religion pratiquée dans la sphère privée, permettant aux fidèles de revendiquer une identité nationale européenne (devenir un "citoyen français ou allemand de confession israélite"). Cette modernisation, amorcée au XVIIIe siècle, visait à garantir leur enracinement en Europe.
En théorisant cette approche, le nationalisme juif traditionnel a été relégué au second plan : les grands récits de résistance historique, comme la révolte des Maccabées ou le siège de Massada, ont été minimisés ou réinterprétés. Pour ces courants, la restauration de la nation d'Israël ne pouvait être qu'un acte surnaturel, orchestré à l'ère messianique par la prière et l'accomplissement des commandements (Mitzvot), et non par l'action politique - une lecture paradoxalement influencée par la théologie chrétienne.
Le sionisme est venu bousculer ce statu quo. L'orthodoxie naissante y a vu une menace séculière majeure. Dans les communautés hongroises, des figures comme le rabbin de Satmar ont prôné un antisionisme radical. Dans les cercles lituaniens, l'attitude oscillait entre une indifférence prudente et le mépris, beaucoup prédisant l'effondrement rapide de cette entreprise laïque.
La coopération pragmatique : le courant Mizrahi et le Rav Reines
Au sein de ce paysage hostile, le mouvement Mizrahi, fondé par le rabbin lithuanien Yitzchak Yaacov Reines (1839-1915), a tracé une voie singulière. Tout en soutenant activement les objectifs pragmatiques du sionisme, le Rav Reines refusait de confondre souveraineté politique et rédemption messianique. Selon lui, le futur État juif devait calquer son modèle sur les démocraties occidentales, garantissant les libertés individuelles et limitant la pratique religieuse à la sphère privée.

Ce courant regroupait des Juifs attachés à leur double identité, européenne et juive. Ils cloisonnaient leurs affinités politiques (qu'elles soient proches de Jabotinsky, Herzl ou Ben Gourion) de leur foi, estimant que la religion ne devait pas dicter la gestion de l'État.
Cette approche s'est traduite par des positions historiquement modérées. Par exemple, après la guerre des Six Jours en 1967, ce mouvement s'est opposé au gouvernement travailliste en votant en faveur d'une restitution de l'esplanade des Mosquées (le mont du Temple) à la Jordanie pour préserver la paix. À cette époque, le parti se sentait d'ailleurs plus proche des cercles ultra-orthodoxes (Haredim) que de la droite nationaliste.
Avant 1967, leur principale bataille politique consistait à s'assurer que les programmes scolaires israéliens intègrent un enseignement exigeant de la Bible (Tanakh).
Aujourd'hui, ce courant a perdu sa centralité politique, ses membres s'étant fondus dans les différents partis de l'échiquier sioniste. La pratique religieuse y est vécue de manière plurielle et individualisée. Le service militaire est accompli par devoir civique, sans justification théologique profonde. Si ce mouvement a produit de brillants penseurs sur l'identité et l'équilibre parfait entre tradition et modernité, l'héritage du Rav Reines allait être profondément bouleversé par le conflit de 1967.
Là où ce premier groupe cherchait un compromis avec la modernité, un second courant allait prôner une fusion totale.
L'intégration messianique : l'école du Rav Kook
Les fondements de cette seconde vision ne se trouvent pas en Europe, mais en Terre sainte, sous l'influence du premier grand rabbin ashkénaze de Palestine, le Rav Avraham Yitzhak HaKohen Kook.
Personnage inclassable, le Rav Kook naviguait entre les pionniers laïques du nouveau Yishouv et le monde ultra-orthodoxe traditionaliste. De cette position charnière, il a développé un sionisme religieux radicalement différent de celui du Rav Reines, et fondamentalement éloigné des codes du nationalisme classique.
À la mort de Theodor Herzl, le Rav Kook, alors rabbin de Jaffa, prononça une oraison funèbre audacieuse en reliant la figure du fondateur au processus messianique. Présenter un leader laïque comme le précurseur des temps messianiques fut un choc culturel pour les sionistes séculiers, habitués à l'hostilité du monde religieux.

Pourtant, le Rav Kook ne ménageait pas ses critiques envers le sionisme politique dans ses écrits, le jugeant trop superficiel face aux aspirations spirituelles profondes d'Israël. Mais il percevait ces pionniers athées comme les instruments inconscients d'un plan divin supérieur. Pour lui, la conscience nationale n'était pas seulement compatible avec le judaïsme : elle en était la dimension organique et essentielle.
Le véritable tournant pour les disciples du Rav Kook n'eut pas lieu en 1948 lors de l'indépendance, mais en juin 1967, lorsque le territoire sous contrôle israélien fut multiplié par trois. Pour cette école de pensée, l'issue de la guerre fut vécue comme une validation divine, un miracle biblique survenu en plein XXe siècle.
Dès lors, ils s'opposèrent farouchement à toute rétrocession territoriale, même au nom de la sécurité. Israël cessait d'être un simple "État-refuge" destiné à protéger les Juifs pour devenir le réceptacle de la rédemption messianique. La sécurité matérielle, bien que souhaitable, ne pouvait plus servir de boussole à la politique nationale. Le judaïsme de la Diaspora, vécu comme une "religion privée", était supplanté par la reconstruction publique et souveraine de la nation.
Ce climat a donné naissance au mouvement Gush Emunim, qui considérait la colonisation de la terre comme un commandement biblique impératif, poussant ses membres à établir des avant-postes en Cisjordanie, à Gaza et dans le Sinaï, souvent dans des conditions spartiates.
Le bouleversement des forces politiques
L'histoire s'est conclue par un paradoxe ironique. D'une certaine manière, la vision pragmatique du Rav Reines est devenue la posture dominante du monde ultra-orthodoxe (Haredi) actuel, bien que ce dernier refuse toute filiation avec le sionisme. Les Haredim ne se définissent pas comme sionistes, mais ils ont abandonné leur rhétorique hostile d'autrefois.
Le rabbin Aharon Feldman, figure du parti (historiquement antisioniste) Agoudat Israel, résumait ainsi cette évolution :
"Pourquoi combattre un mouvement - le sionisme - qui n'existe plus ?"
Pour ces chefs spirituels, le rapport à l'État est devenu purement utilitaire, rejoignant la logique du Rav Reines. À leurs yeux, le sionisme n'est plus l'idéologie visant à substituer une identité nationale à l'identité religieuse, mais un cadre concret permettant au mode de vie juif traditionnel de prospérer. S'ils ne récitent pas le Hallel (prières de louange) le jour de l'indépendance d'Israël (Yom HaAtzmaut), ils ne le font pas plus le 4 juillet aux États-Unis ou lors des fêtes nationales des autres pays où résident leurs communautés.
Les grandes écoles de pensée issues des yéchivots de Lituanie et de Pologne fonctionnent aujourd'hui, sans le savoir, au cœur des tensions que le Rav Reines tentait de résoudre un siècle plus tôt. Ces communautés soutiennent Israël dans ses luttes existentielles, condamnent l'antisionisme radical et rejettent les extrémistes marginaux qui brûlent le drapeau israélien. Sans attribuer de valeur messianique à l'État - attendant toujours la reconstruction du Troisième Temple par des voies supraturelles, elles acceptent une coopération pragmatique et mutuellement bénéfique avec les institutions de l'État.
Cette approche pragmatique est parfaitement illustrée par la trajectoire de l'ancien grand rabbin séfarade, Maran Ovadia Yosef. Soucieux de restaurer la dignité des Juifs séfarades marginalisés par l'hégémonie politique ashkénaze, il a fondé le parti Shas. Cette formation s'est battue pour l'égalité d'accès aux budgets publics pour les écoles et les institutions religieuses séfarades.
Sur le plan géopolitique, le rabbin Ovadia Yosef a marqué les esprits par sa position sur les concessions territoriales : s'il a fini par rejeter les accords de paix en estimant qu'ils ne garantissaient pas la sécurité, il avait initialement affirmé que céder de la terre serait religieusement autorisé si cela permettait de sauver des vies humaines, décevant ainsi les adeptes du Rav Kook. Pour lui, l'État n'avait aucun caractère sacré ; il s'agissait d'un outil fonctionnel au service du bien commun.
À l'inverse, le camp moderne-orthodoxe (Dati-Leoumi), qui célèbre activement Yom HaAtzmaut, revendique l'héritage politique du Mizrahi tout en assimilant une version vulgarisée de la pensée du Rav Kook, souvent réduite à une éthique personnelle plutôt qu'à un projet collectif. En tant que citoyens alliant foi et conscience nationale, ils s'engagent pleinement dans les institutions et l'armée. Une frange de ce mouvement tend toutefois à embrasser un nationalisme calqué sur les modèles occidentaux.
Enfin, les héritiers directs de l'école du Rav Kook forment un bloc complexe et influent, structuré autour de yéchivots prestigieuses (telles que Merkaz HaRav, Har HaMor ou Bnei David à Eli). Confrontés à un conflit existentiel prolongé, ils peinent parfois à restituer la dimension universaliste et humaniste de la pensée originelle de leur maître. Ce courant s'étend aujourd'hui des franges militantes de l'univers Mizrahi jusqu'au cœur des implantations de Cisjordanie et des yéchivots de type Hesder (alliant étude et service militaire), où ils diffusent une conscience nationale intransigeante.
Conclusion
Ce jeu d'influences entre idéologie et pragmatisme montre que ces "deux sionismes religieux" ne sont pas des dogmes figés, mais des réponses dynamiques et vivantes au défi historique de la souveraineté juive. L'identité israélienne contemporaine s'écrit sous le signe de l'ironie : les descendants spirituels de la révolution messianique du Rav Kook, autrefois marginaux, constituent désormais le socle idéologique de la droite nationaliste - incarnée notamment par le Parti Sioniste Religieux de Bezalel Smotrich, qui perçoit la terre comme une composante indissociable d'un dessein divin.
À l'inverse, le monde ultra-orthodoxe, qui fut le rempart le plus intraitable contre le projet sioniste originel, a endossé malgré lui le costume des premiers pragmatiques du Mizrahi. Ils abordent l'État non comme une fin théologique, mais comme un outil technique indispensable, un sanctuaire moderne permettant de préserver un mode de vie sacré.
Dans l'Israël d'aujourd'hui, les idéalistes radicaux d'hier se sont installés au cœur du pouvoir, tandis que les anciens antisionistes sont devenus les stratèges et les faiseurs de rois incontournables de l'État.
Les aspirations nées dans l'Europe du XIXe siècle se sont bel et bien concrétisées, donnant naissance à une réalité politique infiniment plus complexe et vibrante que tout ce que les délégués du Congrès de Bâle auraient pu imaginer.
Article rédigé par Shai Reef
Cofondateur d'OROT Israël et guide touristique spécialisée en politique, idéologie et histoire juive israéliennes.
Collaborateur du magazine VISION
Réside en Cisjordanie



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